
Istanbul - Alors, c’est l’Europe ou pas ? Je n’ose plus vraiment poser la question aux jeunes Stambouliotes. Certains, peut-être agacés ou déçus par les discours véhiculés en France (notamment), disent que de toutes façons pour eux le sujet est dépassé. Istanbul, expliquent-ils, ce n’est pas l’Europe, ce n’est pas vraiment la Turquie, c’est simplement mais clairement Istanbul. Un monde en soi, un univers, un Grand Tout Orientalo-Occidental, coupé en deux par le Bosphore.
On aimerait se dire qu’ils ont raison. Les boîtes de nuit, même si elles restent “raisonnables”et bien surveillées, sont pleines. Le tramway est plus moderne que celui de bon nombre de grandes villes “européennes”. Le trafic incessant de bateaux-bus entre Eminonü, Uskudar, Beziktas ou Ortakoy témoigne d’une ville en perpétuel mouvement. Les gratte-ciels donnent à certains quartiers des allures de Manhattan balkanique. Les centres commerciaux sont insolents d’abondance. Le festival du film précède celui de la “tulipe” (sic) qui lui-même cèdera sa place au congrès mondial des maires. Manifestement ça bouge ici et en dix ans cette mégapole de quinze millions d’habitants a considérablement évolué.
Mais ce petit monde qui se voudrait à part n’est pas le paradis pour autant. Il y a, par exemple, cette présence policière un tantinet trop lourde. Pourquoi fêter ostensiblement le 162ème anniversaire de la police ? Pourquoi ces portraits d’Ataturk encore et toujours partout, dans les magasins, sur les places, à l’entrée des bâtiments publics ? Pourquoi aussi cette communication difficile entre hommes et femmes, si bien illustrée dans Les Climats, le film de Nuri Bilge Ceylan ?
“Ce pays n’est pas mûr et c’est pourquoi ce n’est pas toujours facile de vivre ici” explique un ami. Peut-être a t-il raison. En passant devant le lycée Galatasaray je regarde les gamins, gais et insouciants, agrippés à l’arrière du petit tramway rouge qui remonte la rue Istiqlal. J’ai envie de courir comme eux. Je me dis que je devrais m’enfoncer dans la ville, me perdre dans ses ruelles, me cacher sous les tréteaux des commerçants du Grand Bazar, me faire oublier et vivre planqué dans cette gigantesque bulle, bercé par les sirènes des navires, les klaxons des taxis, le cri des mouettes.
